Tisser
Dessus, dessous, dessus, dessous, dessus, dessous, dessus, dessous, ...
Cet été, j’ai eu l’élan d’apprendre à tisser. C’était quelque chose qui me trottais dans la tête. L’idée de créer quelque chose avec mes mains avec un mouvement simple de dessus, dessous m’attirais depuis longtemps.
Un jour où le soleil était trop puissant pour sortir pour se balader, un de ces jours où les humainexs ne sont pas vraiment les bienvenuexs à l’extérieur en journée, je me suis procuré de longs et fins brins d’osier. C’était un de ces jours où le rythme habituel est inversé, où les humainexs se terrent la journée et sortent uniquement la nuit, comme si le soleil nous rappelais que le monde ne nous appartient pas. Alors j’ai regardé une vidéo pour apprendre à tisser à l’abri de la lumière, un éventail à la main. Le processus semblait abordable mais je n’ai pas osé m’y mettre tout de suite. La première étape est la plus difficile, la plus délicate mais aussi la plus intrusive. Il faut couper un fil très fin d’osier avec un couteau tranchant pour ensuite pouvoir y insérer d’autres brins d’osier de la même taille.
Écarteler un brin si fin pour y faire entrer d’autres brins de la même taille qu’ellui dans la blessure, me paraissait une affaire périlleuse, délicate et fragile, qui devait se faire avec l’espace et le temps nécessaire à un geste autant crucial que délicat.
C’est ainsi qu’on se retrouve en plein hiver, pile deux semaines après le solstice.
En fin d’après-midi, alors qu’il fait déjà nuit, je dépose les brins d’osier et commence délicatement à les étaler avant de les éventrer. Je les passe les uns dans les autres en espérant qu’ils ne rompront pas sous l’exercice difficile que je leur demande. C’était un élan cette fois encore. Me rappeler de l’existence de ces brins perchés sur le haut de la bibliothèque.
Pendant cette période liminale du début d’année, mon intérieur ressemblait à un marécage dans lequel je m’enfonçait. Les deuils de l’année écoulée, que j’avais pourtant l’impression d’avoir digérés, remontaient à la surface comme pour me rappeler que continuer, guérir, avancer est un travail au long-cours, me rappeler qu’on ne peut pas se débattre et oublier de respirer sans risquer de s’enfoncer plus profondément. Parce qu’il y a les deuils au sens premier du mot, les morts de proches qui flottaient dans le marécage, mais avec eux remontaient à la surface les autres deuils, ceux d’espaces de care qui sont en jachère, ceux de relations qui évoluent, l’écrasement des personnes qui vivent dans les marges et de celleux qui vivent dans les entre-deux et essaient de faire le lien, l’écartèlement de celleux qui font autrement, qui bricolent, qui construisent, la destruction des glaciers, des terres, des corps d’eau et de celleux qui les protègent, le manque d’imagination, d’espace pour essayer autrement, le poids du système, l’appel du renoncement, la petite voix qui dit que c’est perdu d’avance, le gâchis. J’ai ressenti très profondément l’envie de disparaitre, la fatigue lourde d’exister.
Et puis en parallèle je m’en voulais de ressentir cette sensation de gâchis, cette idée que rien ne sert à rien alors que j’ai la chance d’être en plutôt bonne santé, d’avoir une certaine stabilité, un toit sur ma tête, des engagements qui font sens et quand même quelques privilèges qui s’entassent.
Alors, quand mon esprit est retourné vers les brins d’osier tout en haut de la bibliothèque du salon, c’était un besoin de créer quelque chose avec mes mains, de me donner l’impression que quelque chose faisait sens alors que moi je ne me sentais pas faire sens, que le monde autour de moi ne semblait pas faire sens et que je savais que beaucoup d’autres personnes ne se savaient plus faire sens du monde autour d’elleux et de ce qui leur arrivait.
Après les premières étapes qui créent la base du panier, la suite du processus est touts simple: on passe un brin dessus un autre, puis dessous le suivant, puis dessus, puis dessous, dessus, dessous, dessus, dessous, dessus, dessous, ...
C’est extrêmement simple comme mouvement mais au fur et à mesure, mes mains prenaient le rythme, sentaient plus en détail la flexibilité de l’osier et gagnaient en finesse. C’est extrêmement simple mais ça entre dans les mains et le corps apprend et se rappelle du mouvement. Même les choses les plus simples doivent être apprises un jour.
Dessus, dessous, dessus, dessous, dessus, dessous, ...
C’est aussi simple que ça, tisser.
On n’utilise rien d’autre que des bouts d’osier, rien de plus que des enchevêtrements, des entrelacements, dessus, dessous, dessus, dessous, dessus, dessous, ...
Il n’y a rien d’autre que les brins qui s’emmêlent qui font tenir le panier et même les erreurs ne l’empêchent pas de se construire. Pas besoin de défaire et de revenir en arrière si on accepte qu’il sera un peu biscornu.
Mon intérieur est toujours marécageux mais le mouvement de mes mains me rappelle de me concentrer sur ce qui s’entrelace et ce mot tisser résonne dans ma tête.
Les brins d’osier doivent parfois être mouillés pour garder leur souplesse et je refuse de m’endurcir pour avancer. Je crois que c’est aussi ce qui nous rends vivantexs1, notre fragilité, notre souplesse, notre vulnérabilité, mais surtout notre capacité à tisser, à nous lier, à prendre soin, à nous enchevêtrer pour créer quelque chose, lentement. Même quand on n’est pas sûrexs de ce que ça va donner, même quand on est pas sûrexs d’en voir la fin.
Dessus, dessous, dessus, dessous, dessus, dessous, dessus, dessous, ...
Je n’ai toujours pas fini le panier.
On commençait à deviner sa forme mais ça fait plusieurs semaines que je l’ai laissé de côté. J’avais d’autres choses à faire avec mes mains : tisser des histoires, tresser des projets, emmêler des soutiens, lier des chantiers, entrelacer des amitiés, dessus, dessous, dessus, dessous, dessus, dessous, ...2
Peut-être que je reprendrais le tissage ce soir.
Je choisi de dire “vivantexs” plutôt qu’”humainexs” car je ne crois pas que les humainex soient une exception dans cette histoire.
Je tiens à préciser que je ne suis pas entrain de dire que le tissage a par magie soigné mon anxiété généralisée mais plutôt que de faire quelque chose de simple avec mes mains m’a rappelé d’autres concepts plus grands #l’intime c’est politique.


