Multiplicités
Un patchwork de brouillons de textes qui donne un texte brouillon
Je suis bon élève.
J’ai vite compris que si je ne suivais pas les règles, si je ne correspondait pas aux attentes, la vie serait plus dure. J’ai donc appris ce que c’était une fille, une femme. Mais pas une fille-femme nulle, non. Une fille-femme comme celles que je trouvais cool dans les films, une fille-femme qui était badass et savait ce qu’elle voulait et avait un job cool et était intelligente mais savait aussi être jolie sans pourtant se faire violence. J’avais pourtant toujours l’impression de faire faux, de jouer un rôle, d’être un peu à côté de la plaque. J’avais aussi peur que les autres se rendent compte d’à quel point j’étais peu sûre de ce que je présentais. Peur qu’on se rende compte que j’étais une fraude.
C’est extrêmement bizarre car à l’époque je ne connaissais même pas les mots qui auraient définis l’autre chose que je suis: une fraude de quoi ? J’avais pourtant ce sentiment diffus de mentir et qu’on allait me découvrir sans même vraiment y penser car il n’y avait pas de raison que je sois une fraude.
Ensuite dans un flou artistique j’ai compris que j’étais bi/pan puis poly-amoureux/anarchiste relationnel puis non-binaire. Bizarrement (ou pas) c’est cette case-là qui a sauté en dernier. Je ne suis toujours pas sûre que ces mots sont les bons, il faudrait les mélanger, les fluidifer, en faire autre chose.
Image réalisée à partir d’images libres de droits trouvées sur wikimédia-commons
L’accumulation de ces identité n’est pas un bon mélange, ni dans les milieux hétéro-normés, ni dans les milieux queers.
Je suis un stéréotype
Et j’aime pas les étiquettes.
Pas parce qu’elles limitent ou qu’elles empêchent (même si parfois c’est le cas). Je crois que les étiquettes quand on les choisi peuvent êtres utiles, qu’elles permettent des résumer une situation complexe, qu’elles permettent de se reconnaitre et de partager des vécus communs tout en observant les différentes formes qu’ils prennent. Moi je crois que les étiquettes c’est comme des post-it, c’est fait pour se coller, se décoller, se réécrire et se changer pour correspondre à ce qui nous est utile de montrer à un temps T.
J’aime pas les étiquettes… Ou plutôt je n’aime pas les miennes.
Individuellement je les adore, chacune d’entre elles correspond à des choses que je n’ai trop longtemps pas su comment nommer, des choses dont je ne savais pas qu’il existait des mots pour les décrire ou des choses que je me suis interdite de nommer. Individuellement mes étiquettes sont magiques.
J’aime pas les étiquettes…. Ou plutôt je n’aime pas mes étiquettes quand elles sont au pluriel.
J’aimerais qu’elles donnent un beau mélange de couleur pailleté mais quand je les mets ensemble elles pourrissent. A chaque fois que je les montre au grand jour en entier elles se gâchent. Comme une magnifique palette de couleur pleine de nuance qu’on mélangerait pour obtenir un brun déprimant.
Je n’aime pas mes étiquettes… Ou plutôt, je n’aime pas comment le regard des autres les mélange.
Le regard des autres se pose sur cette palette et lui enlèvent toutes ses nuances, toute sa magie. Quand je les mets ensemble, le regard des autres en fait une pâte brunâtre, un amas de stéréotypes gluant.
Indécis.e Juste une phase
Pas digne de confiance
Incapable de s’engager
Refuse de choisir
Cherche à attirer l’attention N’existe pas
Infidèl.e Egoïste
Immature Instable
Alors je les montre par petits bouts, je les chochotte, j’arrive sur la pointe des pieds.
Par peur que chaque doute, chaque faux pas, chaque imperfection soit la brèche dans laquelle le regard des autres s’infiltrera pour faire pourrir l’intérieur.
A force de me rapetisser, je suis devenu invisible. Un fantôme au sein de mes étiquettes: confortable et agréable à vivre pour les autres.
Cette hiver, j’ai eu la pensée que je n’avais plus l’énergie d’exister. J’ai ressenti très profondément l’envie de disparaitre.
Je n’ai jamais été fort pour ressentir la colère mais, cette fois, pour une fois, elle est venue à me rescousse :
Comment pouvez-vous, comment pouvons-nous vivre, aimer, rire, chanter en nous satisfaisant de miettes ?
Des miettes de sécurité, des bouts de droits, des définitions concédées par celleux qui se croient souverain.e.xs. Croyez-vous vraiment que vous êtes hors catégories ? Croyez-vous vraiment que vous êtes universels ? Êtes-vous vraiment si imbus de vous-mêmes ?
Cette croyance en la neutralité de votre personne vous rassure-t-elle ? Avez-vous confiance en elle ? Le sentez-vous ce petit truc qui dérange, qui gratte, qui démange quand vous vous accrochez à elle ?
Et vous ? Croyez-vous vraiment que les cases que vous avez recréées vous protègent ? Que ces espaces qui étaient un jour des ports d’attaches pour toutes les bizarreries qui n’avaient nulle part où se rendre, doivent aujourd’hui se résumer à des safe spaces, des espaces sécuritaires, qui excluent celleux qui ne sont pas différentexs comme vous ? Cette croyance en la pureté supérieure de votre différence vous rassure-t-elle ? Avez-vous confiance en elle ? Le sentez-vous ce petit truc qui dérange, qui gratte, qui démange quand vous vous accrochez à elle ?
Si vous sentez un tremblement gagner votre gorge, si la réponse n’est pas si évidente, si un cri tente de remonter le long de votre oesophage, ne le faites pas taire. C’est la multiplicité du cosmos qui tente de vous parler.
Regardez au fond de vous-même, cherchez ce qui brille dans le noir, comme si vous utilisiez le tube télescopique d’Herschel.
Vous verrez, ensuite les rêves reviennent, et vous comprendrez que, malgré ce que vous aviez cru, la multiplicité ne vous heurtera pas, l’altérité ne vous effacera pas, la fluidité ne vous mettra pas en danger.1
P.S. : Les rêves reviennent petit à petit, j’essaie de nourrir ce qui brille mais je suis loin de prétendre savoir comment faire, ce que c’est qui brille ni comment laisser la place à la multiplicité du cosmos.
P.P.S : La colère c’est aussi chouette de la canaliser pour s’engager, si possible depuis les marges, et j’ai récemment ajouté une page “Engagements“ sur mon site qui est encore un peu brouillon pour proposer des idées pour se mettre (ou rester) en mouvement (parce que c’est ça le but au final quand même).
Ce texte est un patchwork de trois textes que j’ai écrits durant la dernière année et demi, chacun d’une traite, tous brouillons, aucun réellement finalisé. Comme le but de cette lettre est de laisser de la place au brouillons, je vous les propose ici en pdf si la curiosité vous démange (je vous partage me sentir déjà gênée/honteuse de ma drama queen intérieure en décidant de partager ces textes et d’avoir également peur d’être égocentrique en le faisant - faites de ces infos ce que vous voulez) :
“Comment pouvez-vous?” - 30 octobre 2024 (j’ai écrit ce texte dans le cadre d’un atelier d’écriture que je proposais avec PlanQueer, l’exercice consistait à prendre un texte coupé en deux verticalement et compléter les phrases sans voir l’original en entier. Ce texte est donc très fortement inspiré d’un extrait de Un appartement sur Uranus de Paul B. Preciado.)
“Fantôme” - 15 août 2025 (j’ai écrit ce texte sur une feuille de brouillon pendant une insomnie et j’avais fait un petit dessin que j’ai pris en photo et ajouté en image)
“Stéréotypes” - 20 décembre 2025 (texte écrit pour essayer de mettre en mots ce que je ressentais face aux discours biphobes qui circulaient fort sur les réseaux sociaux à ce moment là, je n’ai pas réussi à le finir)


