Les Autres
N’oubliez pas que le droit de voir plus loin n’appartient à personne.
J’écris cette lettre pour les générations futures.
Pour que vous n’oubliez pas que l’eau est précieuse.
Mais surtout pour que vous n’oubliez pas que l’eau n’appartient à personne.
Surtout pas à On.
Avant de parler de l’eau, il faut que je vous parle de son absence.
Comme vous le savez peut-être…
Si les cours d’histoire des ressources existent toujours. Rien n’est moins sûr, c’est plus facile d’oublier.
Comme vous le savez peut-être, il y a très longtemps, tellement longtemps que je ne sais pas le dater, On pensait que l’eau était une ressource infinie. On a donc commencé à l’utiliser comme si.
Et même lorsqu’On a compris que l’eau n’était pas infinie, On a continué à l’utiliser comme si.
Malgré les cris.
Puis Certains et Certaines se sont retrouvées exclues de On.
Exclues de On qui continuait à utiliser l’eau comme si.
Petit à petit, Certains et Certaines sont devenues la majorité.
Une majorité exclue d’On.
C’était comme si, plus il y avait Certains et Certaines qui criaient, plus le cri était silencieux.
Plus On était sourd.
Puis Certains et Certaines ont arrêté de crier.
Parfois arrêté de vivre.
Les Autres criaient encore.
Il faut se rappeler de Certains et Certaines qui n’avaient plus la force de crier, autant que des Autres qui ont continué.
Les Autres c’est le nom qu’on donne aux personnes différentes. Celles qui voient plus loin, plus large, plus doux.
Je crois qu’avant « les autres » était une insulte.
D’ailleurs même des mots comme « différentes », « originales » ou « bizarres » pouvaient être des insultes.
Avant, On avait peur des Autres, On faisait tout pour que les Autres restent On.
Et si On n’arrivait pas à forcer les Autres, On les poussait jusqu'au rebords, le plus loin possible de On.
Et si On n’arrivait pas à pousser les Autres, On allait jusqu’à laisser les Autres mourir.
On s’en réjouissait parfois.
On avait tellement peur des Autres qu’On s’en réjouissait.
Et quand On avait vraiment trop peur des Autres, On les tuait.
Je crois que ma lettre ne doit pas parler de l’eau, ou de son absence.
Je crois que je dois vous écrire pour que vous n’oubliez pas que les Autres sont précieusexs.
Mais surtout pour que vous n’oubliez pas que le droit de voir plus loin, plus large, plus doux n’appartient à personne.
Surtout pas à On.
La première version de ce texte est née lors d'un atelier d'écriture créative donné à la Néo-Martine (Lausanne) par Alice Bottarelli. Les deux premières lignes étaient imposées.

